LE BLOG DE PHILIPPE

 

Philippe Litzler, rédacteur en chef d'OPENEYE, le regard d’aujourd’hui sur la photographie anime

ici un blog sur la photographie.

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La Street photographie est la grande passion de Philippe Litzler, Rédacteur en chef du webmagazine OPENEYE, le regard d’aujourd’hui sur la photographie.
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Qu’est-ce qu’une bonne photographie ?

28 juin 2018


On a longtemps confondu bonne photographie et belle photographie.

 

La photographie étant, par définition, l’art de reproduire la réalité,  celui qui arrivait le mieux à retranscrire la beauté dans une image remportait alors le suffrage des spectateurs.

 

Susan Sontag note dans son ouvrage "Sur la photographie" : « Dans les premières décennies de la photographie, on attendait des photos qu’elles fussent des images idéalisées. C’est encore ce que recherchent la plupart des photographes amateurs, pour lesquels une belle photo est la photo de quelque chose de beau, une femme par exemple, ou un coucher de soleil. En 1915, Edward Steichen photographiait une bouteille de lait sur l’escalier de secours d’un immeuble populaire, un des premiers exemples d’une tout autre conception de la belle photo. Et depuis les années 1920, les photographes ambitieux, ceux dont les œuvres entrent dans les musées, se sont écartés  toujours davantage des sujets lyriques, explorant consciencieusement l’ordinaire, le terne, l’insipide.»

 

 

L’esthétisme a donc longtemps été le support conscient et inconscient de la photographie. Ceci a d’ailleurs donné lieu aux fameux concours photo où le jury départage les images des concurrents par des notes. Ainsi, une photo notée 16/20 est supposée meilleure (c’est-à-dire plus belle et donc forcément bonne) qu’une autre photo notée 12/20.

 

 

Ce système de notation perdure toujours, même dans les concours d’auteurs où l’on cherche à noter – en dehors du travail présenté – la prise de position du photographe. Le jury du World Press Photo base sa sélection également sur une « notation » qui compare les différents travaux présentés entre ceux qui sont pertinents et esthétiquement forts par rapport à ceux qui le sont moins. Il en va curieusement à l’identique dans l’art contemporain avec le jugement du Prix HSBC, même si la démarche semble à première vue plus axée sur le signifié (au sens de représentation mentale du concept associé au signe)… encore que…

 

 

Ainsi pour de nombreuses générations, la bonne photographie était « une belle représentation du monde ». Ce concept existe toujours. Il suffit d’aller sur Instagram pour voir que les images les plus « likées » sont celles qui provoquent un « Wahouuu… » immédiat, consécutif à un mélange de surprise (pour le sujet) combiné à l’aspect harmonieux et plaisant de l’image pour l’œil !

 

 

Avec la photographie contemporaine – dite malencontreusement « photographie plasticienne » - la donne change. En effet le nouveau paradigme est de représenter un concept. Plus exactement de conceptualiser au travers des images une pensée propre à l’artiste. Il faut avouer qu’il est franchement impossible de noter les artistes sur de tels critères. Ce qui signifie que même le jury d’un prix comme celui de HSBC est confronté à ce casse-tête ! Ainsi, proposer une photo plasticienne, disons de Thomas Ruff par exemple - et sans explication bien sûr - à un jury de concours fédéraux issu de clubs photo, c’est accepter qu’elle se fasse ratatiner avec un 10/20 !

 

 

 

Je cherche juste à expliquer ce qui est si difficile à comprendre pour un grand nombre de photographes habitués à une belle photographie. Le changement est aussi important que de changer d’univers. Il y a conflit entre l’œil et le cerveau. L’œil cherche inconsciemment l’harmonie, habitué depuis des siècles, voire des millénaires, à percevoir la structure de ce qui est considéré comme le Beau. Le cerveau cherche, lui, à se débarrasser de cette cage mathématique qui a forgé le nombre d’or ou la règle des tiers. Pour lui l’idée doit se concrétiser par du sens et non par un subtil jeu esthétique. Cependant, et c’est bien là le grand problème de la photographie plasticienne, le cerveau a besoin d’un support intellectuel, d’une note d’intention à minima, d’un livre à maxima. Comment expliquer une démarche abstraite qui n’est parfois que suggérée, comme dans l’œuvre de Jeff Wall, s’il n’y a pas le support des mots ? Comment comprendre sa photo « Picture for woman » de 1979 https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/c5eBM7k/rR5kbk6 ? Il y est impossible de détecter qu’il s’agit d’une « visite » au tableau de Manet « Un bar aux Folies-Bergère » si on ne nous le dit pas… De même dans la série des immenses portraits d’identités de Thomas Ruff http://www.anatomyfilms.com/thomas-ruff-portraits/, où les personnages s’imposent une neutralité absolue, il est difficile, sans une indiscrétion de l’auteur quelques années plus tard, d’y voir le désir de camoufler même sur sa photo d’identité ses sentiments personnels à l’époque de la DDR et de sa tristement célèbre police, la Stasi, de peur de passer pour un contre-révolutionnaire !

 

 

Comme me le disait un jour John Batho : « Nous avons les clés mais nous ne les donnons pas ! ». Il est clair que ces clés sont dévoilées dans les écoles des beaux-arts  et autres institutions habilitées à décerner des Masters et des Doctorats dans le domaine de l’art. Ceci signifie qu’outre le fait qu’il soit important de maîtriser le langage dans la photographie plasticienne, il est nécessaire d’avoir étudié l’histoire de l’art pour saisir le « discours silencieux » des nouveaux auteurs, même si certains utilisent le texte (souvent truffé de néologismes impressionnants). D’ailleurs les nouveaux auteurs qui marquent leur temps sont presque tous titulaires des diplômes adéquats ou ont fréquenté les écoles les plus prestigieuses comme celle de Düsseldorf. Sans la connaissance de cette évolution artistique, qui aux travers des transgressions du XXe siècle a été complètement bouleversée, il est difficile de comprendre l’évolution de la photographie aujourd’hui.

 

 

Ainsi dire qu’une photo est bonne dépend du point de vue où l’on se place. Considérer qu’une photo de Cartier-Bresson, ou plus près de nous de Salgado, reçu à l’Académie française, est bonne signifie qu’elle est cadrée idéalement, que la lumière y est transcrite parfaitement et que l’action qui s’y déroule est forte et originale. Mais pour un curateur plasticien, une telle photo sera certes intéressante, mais dénuée d’intérêt car traduisant la capture d’un moment donné… et non pas la réflexion d’un auteur sur un moment donné. C’est d’ailleurs là que nous percevons l’une des difficultés de la photographie contemporaine. Alors qu’une seule photo de reportage (par exemple) permettait immédiatement de comprendre une situation donnée, le plasticien a souvent besoin d’une série pour exprimer son ressenti au monde. Il doit également s’aider du texte, comme je l’ai indiqué plus haut, sauf à vouloir jouer à colin-maillard avec le spectateur.

 

 

La photographie dite plasticienne doit donc s’exhiber dans des lieux spécifiques dédiés où le visiteur sait ce qui l’attend. Il s’agit de temples où l’on célèbre l’avant-garde… On peut remarquer, cependant, que certains des plus anciens protagonistes sont déjà entrés dans les musées populaires (Jeff Wall, Thomas Ruff , Thomas Struth, Cindy Sherman, Andrea Gürsky etc.). Tout est question de temps…

 

 

Il aura fallu 30 années environ aux contemporains des Impressionnistes pour qu'ils soient  acceptés  (et on connaît aujourd’hui le succès de ces maîtres anciens), il en sera de même de la photographie dite plasticienne… qui à son tour sera digérée et remplacée par une autre forme visuelle. On n’arrête pas le monde de la représentation…

 


8 novembre 2017

À la recherche de Vivian Maier

Impossible de parler « Photographie au féminin » sans parler de Vivian Maier, l’incroyable photographe de rue américaine, de mère française, morte dans la misère et la solitude sans que personne ne découvre sa très grande valeur de son vivant.

 

 

Le film de John Maloof et de Charlie Siskel, sorti en 2013 « À la recherche de Vivian Maier » est connu de tous (si vous ne l’avez pas encore visionné, faites-le rapidement). Ce documentaire pose beaucoup plus de questions sur cette mystérieuse photographe qu’il n’y répond.

 

Aussi, nous n’allons pas vous redire ce que les autres médias rabâchent en boucle depuis cette parution, car un film est forcément un filtre entre la personne et le spectateur. Cependant nous allons nous servir du film car il va nous aider dans notre enquête pour découvrir les vraies   motivations de Vivian Maier et découvrir son secret.

 

Rappelons brièvement que le jeune John Maloof, âgé de 25 ans, achète un lot de négatifs lors d’une vente aux enchères en fin 2007 à Chicago car – et il ne le sait pas – la vieille dame est hospitalisé et ne peut plus payer son garde-meubles. Il recherche des photos de la ville pour illustrer un ouvrage et, n’en trouvant pas, il oublie cet achat. Un autre acheteur des négatifs de Vivian Maier, Ron Slattery, publie alors quelques-unes des photos sur Internet dans un désintérêt complet du public. Mais cela réveille Maloof, qui s’y remet aussitôt et découvre dans l’œuvre de cette dame une qualité d’images impressionnante ! Il contacte les autres acheteurs des lots qui lui vendent les négatifs (sauf bien sûr Ron Slattery). Maloof acquière aussi le contenu total du garde-meubles et c’est là que cela devient intéressant pour notre enquête. Il découvre que la vieille dame conservait tout ! Des dizaines de valises pleines, des caisses débordant d’objets de toute sorte, des factures, des chèques non encaissés, des tickets de train ou de consigne… et surtout des piles de journaux. Le film montre cette débauche d’objets en tout genre et met bien en évidence l’aptitude de Vivian Maier à tout garder ou plutôt son inaptitude à se débarrasser de quelque chose !

 

 

Maloof apprend par une recherche Internet que Vivian Maier est décédée le 21 avril 2009. Il part aussitôt « à la recherche » de cette inconnue, ce qui aboutira au fameux film. Depuis, on connaît l’engouement du public américain et européens pour cette artiste considéré à juste titre comme l’égale des plus grands photographes de rue.

 

 

En lisant entre les lignes ou en regardant « autrement » le film, on découvre que Vivian Maier avait deux… TOC (trouble obsessionnel compulsif). Bien sûr, à l’époque, on ne parlait pas de cela, on disait simplement que certaines personnes étaient maniaques. Mais aujourd’hui la science a donné des noms bien précis à certains troubles du comportement et il existe également des moyens pour les guérir. D’autre part il faut savoir que les TOC ont tendance à s’accentuer avec l’âge.

 

 

Voyons d’abord son premier trouble. Vivian Maier avait horreur de se mettre en avant. Elle écrivait son nom de différente manière (Meyer, Mayer, Maier etc.) ou donnait un faux nom comme V. Smith. Pour ses employeurs (elle était nounou dans des familles plutôt aisées) elle leur demandait de l’appeler d’une certaine façon, mais dans chaque famille c’était différent. Elle voyageait également souvent sous un nom d’emprunt. D’autre part elle ne donnait jamais son identité, même lorsqu’elle commandait quelque chose dans un magasin et se considérait un peu comme « une espionne » dans son imaginaire. De plus elle singeait les journalistes en effectuant des reportages où elle interviewait des gens dans la rue ou dans les grands magasins avec un magnétophone. Elle suivait également les traces de certains criminels en filmant les scènes de crime après s’être renseignée dans les journaux dont elle faisait une grande consommation. Bref, avec ces transferts… elle s’inventait une vie plus exaltante et bien différente de celle d’une nounou tout en gardant son identité secrète et en défendant son intimité au-delà des limites du raisonnable. Ce trouble du comportement l’a certainement desservi pour la publication de ses photos. Elle avait bien envisagé de voir certaines de ses images publiées sous forme de carte postale en France… car ce pays lui servait un peu de base arrière et était très éloigné des villes de New York ou Chicago où elle travaillait.

 

 

Regardons maintenant sa seconde pathologie, car il s’agit bien d’une maladie passée inaperçue chez elle. Il s’agit de cette funeste « accumulation compulsive » qui n’a fait que s’amplifier et s’aggraver au fil des ans. On l’appelle également « syllogomanie ». Voici ce que dit le Centre de recherche Fernand Séguin de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine à ce sujet :

 

 

L’accumulation compulsive est reconnue comme étant un sous-type du trouble obsessionnel-compulsif et peut toutefois être un symptôme qui accompagne d’autres formes de troubles de santé mentale.  Cette problématique se caractérise par le fait d’amasser et d’entreposer des quantités inhabituelles d’objets qui ne possèdent pas de valeur perceptible.

 

 

La plupart des objets peuvent devenir sujets à l’accumulation, mais les plus communs sont : Les journaux, les revues, les dépliants, les reçus, les comptes, les déchets domestiques, les cartons vides, les aliments en conserve, la correspondance, les meubles et les ordures.

 

 

Chez Vivian Maier on retrouve bien sûr les journaux (ses différentes chambres en étaient tellement pleine qu’il était impossible d’y circuler normalement), des revues, des reçus, de la correspondance, des habits, des babioles, des médailles, des cartons et des valises, toute la panoplie du photographe et plus de 120'000 négatifs, etc.

 

 

Deux motivations importantes semblent inciter à l’accumulation : utilitaire et sentimentale.
Dans la première catégorie, les personnes se disent : « J’en aurai besoin un jour » ou « Et si j’avais besoin d’information, d’une recette, d’un reçu, d’une boîte vide, etc… plus tard ? ». Bien sûr « un jour », ou « plus tard », n’arrive jamais et pendant ce temps, la pile d’objets qui « peut être utile un jour ou l’autre» continue de s’accumuler et d’encombrer.

 

 

Vivian Maier indique à ses logeurs qu’elle a besoin des journaux et qu’elle va trier et découper les articles utiles, mais elle ne le fait jamais.

 

 

Les accumulateurs vivent souvent très isolés et mènent une vie remplie de contraintes.
Premièrement, ils sont réticents à laisser entrer des personnes dans leur maison parce qu’ils pourraient avoir honte de l’état d’encombrement dans laquelle ils se trouvent.
Leur problème peut également les faire se sentir coupables et ils peuvent souffrir de dépression. Cela devient aussi difficile de débuter ou de maintenir une relation avec les accumulateurs étant donné que le niveau de compréhension de la problématique par l’autre partenaire est généralement faible.

 

 

Vivian Maier ne laisse personne entrer dans sa chambre ou dans son espace vital. C’est là un signe certain de ce trouble qui, avec les années, devient de plus en plus contraignant. De plus on ne lui connaît pas vraiment d’amies et encore moins de petits-amis.

 

 

Avec les années, ce TOC devient problématique et exclut la personne de toute vie sociale. On parle alors de « syndrome de Diogène ». Voici ce qu’en dit le Dr. Thomas Knecht, de la « Psychiatrische Klinik » à Münsterlingen :

 

 

Le syndrome de Diogène concerne des patients négligés, en état d’incurie, généralement âgés, dont la symptomatologie dominante consiste à amasser et à entasser des objets inutiles, parfois même des déchets. Dans de nombreux cas, il existe à la base un trouble de la personnalité, une évolution vers une démence, une psychose endogène, une névrose obsessionnelle-compulsive.

 

 

Vivian Maier a certainement souffert de ses TOC et elle en est devenue l’esclave. Son emploi de nourrice, job pas très valorisant aux USA, lui permettait pourtant de photographier toute la journée avec « l’alibi » des enfants à promener n’importe où, chose qui eut été impossible si elle avait travaillé à l’usine ou au bureau. Mais ce travail l’a également éloigné d’une vie normale car des études récentes ont montré qu’à cette époque (vers les années 70) les nounous renonçaient pour la plupart à fonder une famille, s’excluant de fait de toute vie normale. L’autre problème lié à cette profession, c’était son niveau très bas de reconnaissance dans l’échelle sociale des USA qui malgré le mythe du self made man ne donnait aucune chance à une « nannie ». C’est pourquoi Vivian Maier s’est toujours senti plus proche des pauvres ou des marginaux et des personnes provenant des minorités ethniques que des riches qu’elle méprisait. On remarque cela dans ses images qui sont un peu une chronique de la vie ordinaire, excluant tout glamour et où les nantis sont vus sous l’angle de la dérision.

 

 

Un autre aspect de sa personnalité nous est dévoilé par le film. Il s’agit de son côté narcissique. Elle a effectivement accumulé les autoportraits. Chaque photographe en réalise quelques-uns, et c’est normal, mais chez Vivian Maier il s’agit d’imprimer sa personne dans son œuvre et, plus elle reste une inconnue, plus elle va graver son image dans son œuvre, de façon à en faire un ensemble indissociable. Il s’agit en quelque sorte d’une compensation à son manque de reconnaissance dans la vraie vie : elle devient ainsi l’héroïne de son travail de photographe.

 

 

Pour conclure, disons que Vivian Maier, avec ce mal-être pathologique, aurait eu du mal à s’affirmer dans le monde de la photographie car elle avait horreur d’être sous les projecteurs. Elle était plutôt une outside woman qui regarde le monde sans y participer. Souvenons-nous d’Henri Cartier-Bresson - avec lequel il n’est pas sot de la comparer - et qui détestait qu’on le prenne en photo de peur de ne plus pouvoir travailler incognito.

 

 

Reste une artiste qui maîtrisait le cadrage à la perfection et qui là aussi était obstinée par une rigueur absolue. Bien sûr on pense à Lisette Model, Diane Arbus, Hellen Levitt ou Weegee en regardant ses images… mais elle nous révèle quelque chose de très personnel… en photographie l’insignifiant, elle lui donne du sens.

 

 

Et comme le dit si bien Joël Meyerowitz dans le film : « Il faut prendre les éléments que l’on a d’elle pour comprendre sa personnalité. Elle nous montre, au travers de ses photos, beaucoup de tendresse, une perception du tragique mais aussi beaucoup de générosité. Je vois en elle une fine observatrice pleine d’humanité. »

 

 

Philippe Litzler

 


11 Juillet 2017


Philippe Litzler et le monde

(article paru sur le site l'internaute)

Photographie

jean-paul gavard-perret 11/07/2017

 

Avec Philippe Litzler le portrait tient lieu de fenêtre. Le photographe crée un jeu particulier entre déplacement et présence selon des espaces d’interaction entre le lointain et le proche. :

Exempte de tout faux-semblants et artifices l’œuvre retient parce qu’elle renouvelle notre appétit de voir, de comprendre un inconnu qui souvent est fabriqué ailleurs de toute pièce mais que le créateur revisite de manière originale. Rien ne retient de rentrer dans l’image qui devient tableau. Elle saute aux yeux, jette de plain-pied dans un vécu. Si bien que l’invisible subjugation technique facilite l’accès à la vie réelle par accentuation de la force des prises.

 

Chaque image retient, propose un temps propre. On n’y baignera sans doute jamais mais Litzler nous en rapproche. Il permet d’éprouver un monde inconnu. Existent des perspectives plus que des points de fuite. Le pouvoir de l’image est là dans sa faculté de passage bien différente de la « communication ».

Des horizons lointains viennent à nos pieds. Seuls, singuliers ou en groupe les êtres témoignent pour l’autre et pour soi en une sorte de renversement et de dépassement. Une approche jusque là interdite est proposée.

 

Le photographe  fixe à l’intérieur de situations sans les altérer. La découverte du monde suit son cours. Et quoique disant chercher toujours « le côté amusant d’une situation, car je viens de la caricature », l’artiste se dirige bien au delà d’autant que sa perception du réel est différente de celle de la majorité des gens.

Philippe Litzler éloigne du cliché, de la photographie platement excitante. IL crée une sidération en détournant angles de prises de vue, mises en scène. L’image fonctionne comme un piège pour fausser certaines espérances mais afin d’en proposer d’autres.

Chaque personnage n’est plus objet mais sujet. Le créateur trouve les axes qui désaxent. Il s’agit de prendre l’image d’une autre façon : non pour un simple miroir de ressemblances mais un langage dont le labyrinthe optique évite de reconduire le voyeur dans les diktats de son conservatisme, de la soumission à ce qui n’est que monnaie de singes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Litzler est photographe et rédacteur en chef du magazine OPENEYE, le regard d’aujourd’hui sur la photographie (Voir son blog : http://photographies_phl.eklablog.com/)

11 Avril 2017


Ou va la photographie ?

« On s'était dépensé en vaines subtilités pour décider si la photographie devait être ou non un art, mais on ne s'était pas demandé si cette invention même ne transformait pas le caractère général de l'art «       

Walter Benjamin

 

Lorsque Walter Benjamin émet cette remarque dans son célèbre essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, rédigé en 1935 et publié de façon posthume en 1955, il ignore encore qu’il a mis le doigt sur l’une des plus intéressantes hypothèses concernant l’art en général et la photographie en particulier, hypothèse qui ne commencera à être vérifiée que plusieurs dizaines d’années plus tard. 

 

Chargée dès sa naissance de reproduire la réalité, libérant ainsi la peinture de ce lourd fardeau, la photographie n’aura de cesse de se faire accepter comme un art à part entière. Car au départ, les photographes sont plutôt hantés par l’idée de « rendre le monde intelligible ». Donc ils  considèrent la photographie comme un outil à reproduire du réel.

 

Cette idée va perdurer très longtemps.

 

Bien vite les artistes qui veulent faire reconnaître la photographie en tant qu’art (c’est-à-dire jouissant du même statut que la peinture ou la sculpture) se heurtent à un mur de dédain et même un Baudelaire dira d’elle : « La photographie doit rester l’humble servante de la peinture ». Il est vrai que des impressionnistes comme Degas l’utilisent à cet effet, car le temps de pose des modèles en est énormément raccourci.

 

Avec l’aide des Symbolistes, vers 1880,  la photographie commence à représenter des visions oniriques, cherchant à retrouver du sens et à sortir de l’illustration où l’on cherche à la cantonner. Cette démarche aboutira au Pictorialisme entre 1890 et 1914 ; pour y parvenir, les photographes incluront dans leur travail des techniques inspirées des peintres : clair-obscur, procédé au charbon, gomme bichromatée, flou… impliquant dans leurs travaux l’œil et la main, comme le peintre dans son atelier.

 

Depuis lors la photographie n’a cessé d’évoluer, en flirtant au passage avec presque tous les mouvements artistiques du XXe siècle. Ce sont pourtant les Conceptuels – dans les années 60/70 - qui, suite à une réflexion critique visant à combattre le modèle moderniste et surtout son culte de « l’originalité de l’œuvre d’art », la hissent malgré eux au rang d’art, enfin reconnu par l’intelligencia des institutions, des galeries et des musées 

 

Cependant, depuis les années 30, un certain type de photographie s’est imposé. Plébiscité par le public des revues et des magazines, il s’agit de la photographie de reportage et de la photographie humaniste (dont le photographe Salgado serait encore l’un des plus éminents représentants aujourd’hui). C’est ce type d’images qui est popularisé par les agences de photographie, comme Magnum, par exemple.

 

Depuis les années 80, voire 90, d’abord furtivement, puis de plus en plus ouvertement - car rapidement soutenu par les institutions -  émerge un nouveau courant. Il représente aujourd’hui ce que l’on appelle l’avant-garde. Nous parlons bien sûr de la photographie contemporaine ou plus précisément de la photographie plasticienne. Et c’est bien à une expression artistique totalement nouvelle et extrêmement complexe que nous faisons face.

 

Différente dans la perception artistique de ce que les écoles des beaux-arts enseignaient auparavant, elle est déroutante pour la majorité des personnes qui ne la pratique pas. Nous entrons avec elle dans un univers nouveau et hybride que nous essayerons de décrypter ensemble.

 

Tout un programme !